Préface aux Rêves américains | Thomas Hellman
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Préface aux Rêves américains

Ma grand-mère américaine pouvait parler pendant des heures. Elle répétait les mêmes histoires entendues mille fois, les mêmes noms apparaissaient, disparaissaient, réapparaissaient : « Less Jonas, Tom Holbrooke, Leon Ray Livingstone, Wauwatosa Wisconsin, Muenster Texas. » Et puis, soudainement, un nouveau nom, une nouvelle histoire :

 

– « Joe Mc Carthy »

 

« What  ? Le sénateur ? Grandma, tu m’as jamais dit que tu avais été courtisée par le sénateur Mc Carthy»

 

« Well you don’t listen big boy! T’écoutes pas mon gars ! »

 

Et elle reprenait le fil de ses récits, « Ruth Hempy, Dolphy Joe, Esther Burlowitz, etc. » Sa voix rauque devenait l’écho de toutes les voix, toutes les histoires, le murmure sans début et sans fin de la grande aventure humaine.

 

Rêves américains est construit autour d’histoires courtes, de fragments, d’anecdotes, de chansons qui s’opposent, s’entrelacent, se rejoignent et se détachent, une tapisserie de voix, comme autant de perspectives sur la dimension fragmentée de l’histoire.

 

Tout commence avec la ruée vers l’or de 1848 quand des centaines de milliers de gens du monde entier se sont rués vers la Californie. C’est l’une des plus rapides et importantes migrations de l’histoire de l’humanité. Et puis, il y a l’histoire de ce prospecteur qui ne trouve pas d’or, monte vers le nord, s’arrête dans une petite baie tranquille au bord de l’océan et se met à pêcher des palourdes. Un peu comme Henry David Thoreau qui, des années avant 1848, s’est retiré pendant quatre ans au bord d’un lac, a construit une petite cabane, planté des légumes, et passé le reste de son temps à lire, écrire et contempler la nature. Il a écrit son livre Walden dans lequel il évoque un rêve américain tout aussi puissant que celui de l’or.

 

Tous les personnages que l’on rencontre par la suite sont, en quelque sorte, des réincarnations de ces deux archétypes : le chercheur d’or, pilleur et conquérant, et celui qui se détourne de l’or pour chercher une autre forme de richesse. Le chercheur d’or se réincarne, par exemple, dans la personne de Frank H. Mayer, le chasseur de bison, qui raconte comment il a massacré des milliers de bisons avec la complicité du gouvernement, parce qu’en tuant le bison, on contrôlait l’Indien. Ou encore Henry Ford, inventeur de la Ford T et du travail à la chaine, convaincu que la précision des machines et la puissance de l’industrie permettraient aux êtres humains de s’élever au-dessus de la douleur et de la misère de leur condition. Il a eu une grande influence sur Adolph Hitler.

 

L’incarnation contemporaine la plus évidente du chercheur d’or, c’est Donald Trump, dont le film préféré est Citizen Kane de Orson Welles, un film qui raconte l’immense solitude d’un homme qui atteint les sommets du pouvoir et de la richesse en manipulant les gens. Kane a été inspiré de William Randolph Hearst, magnat de la presse, inventeur du journal à potin (tabloïd). Hearst a construit un immense château en Californie, avec beaucoup de marbre et d’or, considéré comme le summum du kitsch, un peu comme le « Xanadu » de Citizen Kane, ou les Trump Towers avec leurs vitres dorées et brillantes qui s’élèvent dans le skyline des villes américaines. Que faisait le grand-père de Hearst ? Chercheur d’or. Et l’arrière, arrière grand-père de Trump ? Parti à l’Ouest pour trouver de l’or, il n’a rien trouvé. Alors, il a ouvert un bordel.

 

La ruée vers l’or correspond à la conquête de l’Ouest, à la naissance du mythe américain ; la Grande Crise révèle tout ce qui se cache sous ce mythe : la lutte des classes, la souffrance des laissés pour compte. C’est aussi une deuxième grande migration : des centaines de milliers de gens chassés de chez eux par les tempêtes de sables causées par la surexploitation des terres, le bouleversement d’un écosystème millénaire. Alors, ils partent vers l’Ouest. Non pas pour poursuivre un rêve, mais pour fuir un cauchemar. C’est l’une des pires crises de migrants de l’histoire de l’humanité, à l’intérieur même du territoire américain.

 

L’errance est au cœur des mythes de l’Amérique, comme si par le mouvement on pouvait atteindre un genre d’innocence perdue, un rêve disparu, une promesse hors d’atteinte, toujours. Ou tout simplement survivre : survivre à l’Amérique en bougeant. La figure la plus emblématique de l’errance américaine, c’est le hobo, ce vagabond qui voyage clandestinement à dos de train, d’État en État, à la recherche de travail. On ne sait pas d’où vient ce mot : « hobo ». Certains disent que ça vient de hoe boy, garçon qui manipule un outil de jardin. Mais voici la version que je préfère : après la guerre de Sécession, on a donné aux soldats démobilisés des billets ouverts pour rentrer chez eux. Mais une grande partie d’entre eux ne reconnaissait plus le pays dans lequel ils avaient vécu. Alors, ils ont continué à errer. On disait qu’ils étaient homeward bound, en route vers la maison, ho bo. En route vers une maison qui n’existe plus.

 

La Grande Crise a été économique mais aussi intime, liée au sentiment que ce rêve de l’Ouest n’existe plus, ou n’a jamais existé, ou était un mensonge, ou est ailleurs. Mais il reste le Nord, cet espace physique, mais aussi psychologique, spirituel, intérieur : l’espace du vide, du silence, du froid, de l’absolu. Le Nord est le sommet de la montagne du monde. C’est la possibilité d’autre chose, une toile blanche sur laquelle on peut projeter ses rêves. On a besoin de savoir que ce vide et ce silence existent, même si on n’y va pas. C’est aussi l’ultime frontière terrestre que l’on cherche aujourd’hui à conquérir. Est-ce que l’histoire de la conquête du Nord répètera celle de l’Ouest ? Il y a dans le Nord un peu du rêve de Thoreau.

 

Mes grands-parents ont fini par construire la petite maison dont ils avaient toujours rêvée, au bord d’un lac, dans le nord du Wisconsin. Dans la bibliothèque, il y avait Walden, de Thoreau. Un jour, ils ont reçu la visite du plus célèbre des hobos, Leon Ray Livingstone, mieux connu sous le nom de A-No.1, le hobo écrivain. Celui que l’on surnommait « L’empereur du Nord ». A-No.1 s’est assis quelques heures avec eux au bord du lac. Et ils ont regardé passer les oiseaux migrateurs.